Comment j’aurais pu tuer quelqu’un

« C’est pas parce qu’on aime quelqu’un qu’on peut le sauver »

Dès le début je savais que c’était une mauvaise idée. Rien ne se profilait correctement dans cette histoire, je le sentais, tout le monde le voyait. Mais j’y suis quand même allé.

Octobre 2017, début d’une nouvelle vie, réorientation professionnelle, après quatre ans à vendre des vêtements dans la douleur, me voilà sur le point de devenir agent de la circulation ferroviaire. Aiguilleur quoi. Six mois de formation entrecoupé de stage, cool, à Bordeaux, moins cool. Je ne connais pas la ville mais elle m’a toujours semblé moche, désagréable et ennuyante (spoiler alerte : la ville est plutôt belle et sympa, dommage qu’elle soit peuplée de bordelais!)

Découverte du lieu de formation, vieillot mais charmant, il y a le même carrelage que chez ma grand-mère et ça sent comme dans n’importe quel préfabriqué alors que ça n’en est pas un. Le formateur à l’air bien, en plus il n’est pas moche ; le reste de la classe est … hétéroclite, quatre filles, huit garçons, entre vingt et quarante-sept ans, de Metz jusqu’au Havre en passant par Le Mans. Tout un programme.

Très vite je repère les gens avec qui ça peut coller, ceux avec qui ce sera plus difficile mais globalement l’ambiance est au beau fixe. Sur douze élèves nous sommes neuf fans de la série Kaamelott et nous ponctuons les cours et les pauses de répliques cultes, ça facilite la cohésion.

Fin octobre, sans raison particulière nous décidons tous de nous retrouver le soir dans un bar pour décompresser un peu. Les formateurs nous mettent la pression, le premier examen arrive, notre avenir au sein de l’entreprise dépend de nos résultats, pour beaucoup cette formation arrive un peu comme une chance qu’il ne faudrait pas laisser filer. Des petits groupes discutent entre eux quand arrive le sujet qui concerne tout le monde : le sexe ! Je n’hésite pas à dire que ça m’arrive quelque fois d’aller en soirée BDSM,et pas que pour faire le service, beaucoup de rire, de questions sans toutefois vouloir connaître les réponses, beaucoup ne sont pas à l’aise avec ces pratiques. Je peux les comprendre, je ne les force pas à me suivre dans un donjon ! Regards rieurs de la part de D. puis finalement il se lance :

« Ma chambre c’est la 402 ! »

Je rigole, comme tout le monde, il est resté sobre donc ce n’est pas un effet de l’alcool mais dans l’euphorie du moment, une petite phrase pour faire rire… Un premier groupe de personne nous quitte, nous ne sommes pas tous logé au même endroit, certains ont plus de chemin que d’autres et demain les cours commencent à 8 heures 30.

D. s’en va, non sans m’avoir redonné le numéro de sa chambre, ceux qui sont dans le même hôtel que lui me propose de rentrer avec eux, avec des sourires et des rires graveleux. Sur le principe je n’aurais rien contre, je suis en relation libre et c’est vrai qu’il me plaît un peu. Mais lui à une copine, ils ne sont pas un couple ouvert, et je ne sais pas s’il était sérieux dans ses propositions. Si je prend un râteau maintenant alors qu’il nous reste cinq mois à passer ensemble, ça risque de pourrir l’ambiance.

J’en parle à Jessica* sur le chemin, elle ne sait pas non plus s’il disait ça sérieusement ou pas. Mais dès le lendemain on essaiera de mener une enquête discrète pour en savoir un peu plus. Rapidement ça devient notre sujet phare, Jessica* est la personne avec qui j’ai passé le plus de temps à Bordeaux, à traîner dans les rues ou les magasins.

Je passe aussi pas mal de temps avec les deux autres filles mais uniquement à l’hôtel, elles ne sortent pas beaucoup. Je suis d’ailleurs avec elle quand, quelque semaine plus tard D. m’envoie plusieurs messages. Nous n’avions pas reparlé de cette fois au bar et nos sorties collectives d’après n’ont pas été propices à ce sujet-là. Si les cinq premiers messages était tout à fait normaux le sixième éveille plein d’alarmes chez moi.

« Ce que madame ne sait pas, ça ne peut pas lui faire de mal »

Ce n’est pas tout à fait comme ça que je voit les choses mais bon, c’est son couple, sa conscience, sa vie. Une heure après je suis dans sa chambre, sans m’être fait repérer en quittant mon hôtel ni en pénétrant dans le sien, il n’a pas envie que ça s’ébruite au sein de la formation et je suis assez d’accord ça. (Oui les filles, Karine* et Morgane, le savent mais c’est différent, elles garderont le secret jusqu’au bout, quoi qu’il se passera, les mettre au courant de tout m’a sans doute aidé à ne pas totalement perdre pied.)

On se voit presque tous les soirs, avec toujours cette appréhension, de laisser transparaître quelque chose, qu’un de ses quasi colocataires nous croise dans les couloirs. Ça ne loupe pas, rien qu’en cours sans le vouloir nous nous sommes un peu rapproché, il y a d’avantages de regard de sourires, les autres ne sont pas dupes. Karine et Morgane font ce qu’elles peuvent pour protéger notre secret, sans faire comprendre à D. qu’elles sont au courant.

Je n’aime pas tomber amoureuse mais force est de constater que je pense à lui plus souvent que je ne l’aurais voulu, je sais que ce n’est pas réciproque mais ça ira, j’ai connu pire. Vacances de noël, notre train a du retard, il manque sa correspondance pour Besançon. Après avoir informé sa copine qu’il dormira à l’hôtel, nous voilà dans un Uber direction chez moi.

Les vacances de noël passent, on s’envoie des messages explicites dès qu’il est sûr qu’on ne le surprendra pas. Mais pas que, il m’envoie aussi des messages où il se confie, il n’est pas très heureux dans sa vie, ni avec sa copine, peut-être qu’elle le trompe, qu’elle va le quitter. Je n’ai jamais été douée pour se genre de chose, et je suis fortement biaisée par la situation ce qui n’arrange rien.

Puis janvier, trois semaines de cours, sans heurts particuliers, nous revoilà partis pour deux semaines de stages terrains dans nos régions respectives. Et le coup de téléphone qui fait tout basculer. J’épargnerai les détails, car leurs vies ne me regardent plus mais D. dit avoir des preuves que sa copine le trompe, c’est la goutte d’eau qui fait déborder son vase. Je pourrais lui rétorquer qu’il ne fait pas mieux depuis deux mois, mais je me tais, parce que je sens que ça n’arrangerai rien, il est en pleurs, en voiture, au téléphone ce n’est pas le moment de le mettre plus en danger. Il parle de se foutre dans un fossé, ou dans un arbre. Je fais ce que je peux pour le rassurer mais à quatre cent kilomètre ça semble compliqué. J’envisage le pire, j’envoie un texto à notre formateur pour lui demander l’adresse de D., tant pis s’il comprend qu’il y a quelque chose entre nous. Je préfère savoir D. en colère contre moi d’avoir trahi notre secret plutôt que mort.

Il finit par s’endormir, un peu apaisé, mais je sais que cela ne durera pas longtemps. Dès le lendemain ça repart, il est parti travailler, moi aussi, j’essaie de ne rien laisser paraître mais ses envies de morts sont si fortes et je me sens tellement désemparée que je finis par craquer, heureusement je termine à midi, je pourrais pleurer dans les transports. Marine avec qui je suis en stage tente de me réconforter comme elle peut, je m’en veux de ne pas lui dire la vérité mais je continue à cacher l’identité de ce mystérieux ami qui me met dans tous mes états.

Et je ne m’en prive pas, ses messages sont de plus en plus violent envers lui-même. J’hésite à prendre un train pour être sur place ou prévenir ses collègues pompiers. Mais je ne fais rien, parce que je ne sais pas quoi faire !

« J’ai personne qui m’aime de toute manière ça a toujours été comme ça »

« Si moi je t’aime… »

« Non, tu… tu m’aimes comme une amie »

« Non… mais ça n’a plus d’importance je crois »

« … … Alors si vraiment tu m’aimes, aide-moi à mourir »

« D. je peux pas je… D’accord »

Je ne sais pas trop ce qui me pousse à accepter cette requête insensée, j’imagine que s’il est capable d’attendre huit jours qu’on soit à Bordeaux pour que je l’aide à mettre fin à ses jours, je peux encore le sauver. Je me mets à échafauder des plans. Comment faire pour lui faire croire qu’il va mourir mais qu’en fait non. Lui donner des cachets pour qu’il s’endorme mais puisse quand même se réveiller ? S’arranger pour les pompiers soit sur place ?

Je passe les jours les plus longs de ma vie, les personnes à qui j’en parle me disent que c’est idiot, que je vais gâcher ma vie pour un type que je ne connais pas et qui ne le mérite pas. Je suis totalement perdue, j’aimerai revenir en arrière et faire ‘control +Z’ mais c’est impossible. J’hésite même à ne pas prendre mon train pour bordeaux, à mettre fin à ma formation, alors qu’il ne reste que deux mois, juste pour être tranquille.

Le départ est dans une semaine, je fais tout ce que je peux pour ne pas penser à lui, à ce dimanche où tout sera joué. Et puis je craque, je fond en larme dans les bras dans les bras d’une amie, et je lui explique tout. Parce que non content de me donner la responsabilité de sa mort, D. souhaite aussi que je sois son exécutrice testamentaire, que j’empêche ses parents de récupérer ses affaires, que je remette aux gens qu’il aime sa lettre d’adieu.

Il m’envoie la lettre que je dois remettre à sa copine après l’avoir assassiné !

Et je dis oui !

Mon amie se fâche, à raison, elle crie très fort, je sais que je fais n’importe quoi. Mais je le reconnaît enfin Je suis perdue je ne sais vraiment plus comment me sortir de la situation. Elle prend les choses en main, envoie un message à la copine de D. en lui expliquant tout. Immédiatement je me prends des messages de haine de la part de D. qui se sent trahit. Si j’ai eu peur et mal pour lui les derniers jours, là j’ai subi comme un électrochoc, je ne ressent que de la colère, je ne répond pas à ses messages, je n’en ai plus les moyens. Ce n’est plus possible. Je ne peux plus

Les choses s’arrangent presque aussi vite qu’elles ont commencées. À la demande de sa copine D. s’excuse auprès de moi, il dit avoir prit conscience que ce qu’il me demandait été inconcevable. Le retour à bordeaux nous effraie tous les deux, nous avons convenus de garder nos distances et de faire comme si cette histoire ne c’était pas passée.

J’ai faillit foutre ma vie en l’air en aidant quelqu’un à mettre fin à la sienne.

Ce n’est pas « le genre de connerie qu’on fait pour les gens qu’on aime ! »

 

(les citations sont respectivement extraites de Mommy _ Xavier Dolan et Comme des frères _ Hugo Gélin allez voir ces films ! )

 

*Les prénoms ont été modifiés

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