C’était toi ou moi _ Partie 1

Avertissement

Bien qu’étant une histoire inventée de toute pièce, certains passages peuvent heurter les sensibilités. Il est notamment question dans ce roman de violences physiques, psychologiques et sexuelles.

Toutes ressemblances avec des personnes réelles seraient purement fortuites et malheureuses.


I

Je ne continue pas sans toi.

Déjà que respirer dans cette configuration me semble impossible, tu m’as tellement donné et à la fois tellement pris ; je ne peux plus fonctionner autrement. Je ne sais plus comment faire tout seul. Je ne pensais pas qu’un jour j’en arriverai là. À quel moment ça a dérapé ?

Je ne peux plus vivre sans toi, c’est vrai, je serai mort si ce jour-là tu ne m’avais pas retenu par le bras alors que je m’apprêtais à sauter du pont.

Je crois que je suis immédiatement tombé amoureux de toi, même si je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire. Dès que j’ai vu tes yeux, ta peur que quelqu’un ait failli se suicider devant toi et ta curiosité des raisons qui m’avaient poussé à ce geste.

Je ne les connais plus trop d’ailleurs, les mêmes que depuis toujours j’imagine. Ce monde n’était pas ma place, je n’avais rien à offrir à personne, rien à recevoir. Alors autant mettre un terme à tout ça, ça semblait si simple. Rien n’aurait changé, je n’aurais manqué à personne. Ça aurait peut-être même été plus simple tout bien réfléchi.

Et puis ta main, tes yeux, tes bras, ton parfum. Mes larmes et mes excuses, à qui je ne sais plus vraiment. Peut-être à toi de te faire perdre ton temps je ne sais plus.

Tu m’as serré fort contre toi pendant un moment, sans parler. Tu ne devais pas savoir quoi dire. Qu’est-on est censé dire dans ces situations ? Puis tu m’as proposé d’aller boire un café, j’ai refusé même si j’avais faim et que déjà je ne voulais plus passer une seule seconde sans toi. Je ne pouvais pas me le permettre.

Tu as voulu me raccompagner chez moi, mais comme ce n’était nulle part on a été chez toi. Ton appartement était immense je n’en avais jamais vu d’aussi grand. Spacieux, lumineux, propre, rien à voir avec ce que j’avais connu jusque-là. Je m’y suis instantanément senti à l’aise. On aurait dit un cocon dans lequel je voulais rester toute ma vie. Avec toi tout y semblait possible, chaleureux.

Il te ressemblait vraiment. Les tableaux sur les murs blancs, la moquette chaude et douce, confortable ; digne d’un véritable palais auquel je ne pensais pas avoir droit un jour.

Je suis resté assis sur le canapé, sans bouger. J’avais peur. Peur que tu me mettes dehors, peur que tu regrettes ton geste. Au lieu de ça tu m’as demandé si je voulais parler, de ce qui venait de se passer, « l’incident » comme tu disais, ou d’autre chose. Mais je ne voulais pas parler, je n’avais rien à dire, mais je voulais entendre. Tout de toi ! Savoir ta vie, tout connaître de toi.

J’ai eu du mal à articuler que je ne voulais pas te déranger et que je pouvais partir si tu le voulais ; j’avais l’habitude du rejet c’était naturel pour moi. Tu as doucement souri et m’as répondu que je pouvais rester ici autant de temps que je le voulais, même plusieurs jours si j’en avais envie.

Vu que je n’avais nulle part où aller et que tu te sentais un peu seule, tu travaillais chez toi et les contacts humains ce n’étaient pas les points forts de tes journées. J’ignorais encore à quel point tu disais vrai.

J’ai accepté timidement, et t’ai demandé si ce n’était pas trop indiscret, quel était ton travail. Ça devait être quelque chose de prestigieux pour avoir une si belle maison.

Graphiste en free-lance, c’est à peine si je savais ce que c’était… pour survivre j’avais dû arrêter l’école tôt. Tu m’as expliqué et tu m’as montré le projet sur lequel tu travaillais en ce moment. J’ai reconnu le magazine de sciences que le kiosquier de la rue Denain me mettait de côté quand je travaillais pour lui. Même en n’allant plus à l’école j’avais continué d’apprendre un peu, surtout les sciences, c’était un univers réconfortant où je me sentais libre. Les nombres et les particules étaient un peu comme les amis que je n’avais pas. Leur immensité me faisait penser qu’il y avait mieux ailleurs, que je n’étais pas condamné à rester malheureux toute ma vie. Ça peut paraître soudain mais je voyais avec toi la possibilité que je connaisse un jour le bonheur.

Toi tu n’aimais pas les sciences, c’était trop abstrait. Les grands nombres t’effrayaient alors que moi c’était tout le contraire. C’était mon paradis, ça a un peu changé avec le temps.

C’est pour ça que tu ne peux pas me laisser, les nombres ne suffisent plus. Et puis je n’ai pas renoncé à mourir il y a plus de quatre ans pour que ce soit ton tour maintenant. Je ne saurais plus me débrouiller sans toi. Il faudrait tout expliquer tout détailler, je n’en aurais pas la force sans toi. Ça n’aurait jamais dû se passer comme ça, ce n’est pas ce qui était prévu. Une fois de plus j’avais tout gâché.

J’ai mis ma vie entre tes mains. Je ne pensais pas qu’un jour je mettrais mes mains autour de ton cou.

II 

Quand tu m’as proposé de m’installer définitivement chez toi j’ai tout de suite accepté. Je ne savais pas encore si tu allais tomber amoureuse de moi mais je l’espérais. On a été récupérer mes affaires chez monsieur Galite. Il avait l’air content que j’aie enfin trouvé un endroit ou me poser un peu. Il a même ajouté qu’il ne m’avait jamais vu sourire avant et que ça le rassurait sur le fait que j’en sois capable.

Je lui ai dit que je repasserai de temps en temps s’il avait besoin que je travaille pour lui, le kiosque allait me manquer. C’était un mensonge mais ni lui ni moi ne le savions à ce moment-là. Toi seule le savais.

En rentrant tu m’as expliqué que mon séjour ici ne serait pas totalement gratuit, tu avais beaucoup de travail et peu de temps pour t’occuper de l’appartement. Tu n’aimais pas ça de toute façon, se serait donc à moi de m’occuper des tâches ménagères. Cela me convenait, ça me donnait l’impression d’avoir enfin un vrai chez moi.

Il semblait que même en ayant toujours dû me débrouiller pour trouver à manger, j’avais comme un don pour la cuisine. Tu m’as appris à aller sur internet pour que je puisse sans cesser trouver de nouvelles recettes. Tu refusais de manger deux fois le même plat, je devais constamment trouver des idées. J’aimais chercher des recettes avec des ingrédients peu communs ; cela me permettait d’aller plus loin que la supérette du coin, vu que rapidement je n’ai plus eu le droit de sortir que pour faire les courses.

Ça aurait dû me mettre en garde mais j’étais aveuglé par l’attention que tu me portais. Tu disais que c’était pour me protéger, j’avais trop connu la vie dehors, tu t’en voudrais s’il m’arrivait quelque chose. Ça signifiait que je comptais pour toi ; le reste n’avait que peu d’importance même si souvent je me sentais à l’étroit d’être passé d’une « maison » de plus de 100 m² à un enclos de 60 m². Je me suis fait une raison, tu le faisais pour mon bien tu ne m’aurais pas menti. Dehors c’était dangereux je ne le savais que trop bien. Et puis je n’avais personne à qui rendre visite, dans le fond ça ne changeait pas grand-chose.

Même les voisins je ne les croisais que rarement, puisque je ne devais sortir les poubelles que la nuit, du moins très tard le soir. Je trouvais ça étrange mais je ne disais rien, tu aurais pu me renvoyer et cette idée me terrifiait. Alors j’ai fait avec tes lubies, je crois même qu’à force j’ai réussi à me persuader que c’était une bonne chose.

Quand tu devais sortir pour le travail ou voir des amis j’en profitais pour ouvrir toutes les fenêtres en grand. Tu ne supportais pas les courants d’air mais j’en avais besoin. Il fallait que je sente le vent sur mon visage sinon j’avais l’impression d’étouffer. Je restais à regarder par la fenêtre, voir les gens mener une vie que je n’aurais jamais ; ils n’avaient de toute manière par l’air beaucoup plus heureux que moi. J’enviais simplement leur liberté de mouvement.

Cet après-midi-là j’ai compris que ce serait compliqué, et c’est un doux euphémisme. Tu étais sortie depuis deux heures, deux heures passées à la fenêtre de ma chambre, celle qui donne dans la cour. C’était un mercredi les enfants n’étaient pas à l’école. La petite du 4e est arrivée en courant, et je ne sais pas trop ce qui s’est passé, je crois qu’elle a marché sur son lacet défait et elle est tombée. Violemment. Sa tête a heurté contre la bordure du parterre de fleurs.

Je n’ai pas hésité une minute, je me suis immédiatement précipité pour voir comment elle allait. La pauvre enfant avait perdu connaissance et perdait beaucoup de sang. Je ne savais pas quoi faire, j’étais paniqué ! Heureusement son grand frère est arrivé à ce moment-là, sa batte de base-ball à la main. Il a pris les choses en mains en appelant les pompiers et leurs parents. Comme je ne servais à rien avec eux je suis remonté.

Le téléphone sonnait, j’ignorais depuis combien de temps, j’ai décroché, encore essoufflé. C’était toi, tu avais vu que j’étais sorti alors que ça m’était formellement interdit en dehors des heures prévues. Tu étais folle de rage, je devrais payer pour ma faute et je ne serais pas prêt de l’oublier.

Tu as raccroché. Je suis resté quelques instants interdit. Il m’était formellement  interdit de sortir ?! Jusqu’ici cela n’avait pas été signifié de manière aussi claire. Et je…devais payer ma faute qu’est-ce que cela voulait dire ? Et puis, tu m’avais vu ! Comment ? Pourquoi ?

Tu savais que tu ne pouvais pas me faire confiance et en mettant des caméras partout dans l’appartement tu en aurais rapidement la preuve. J’étais je crois, autant choqué que blessé par tes explications. Tu ne me faisais pas confiance. Moi qui m’étais juré de ne pas te décevoir, j’avais échoué. Mon explication concernant l’incident n’a rien changé. Tu as commencé à me frapper. Je ne te pensais pas capable d’autant de violence. Tu as continué jusqu’à ce que je perde connaissance.

Quand je me suis réveillé j’ai compris que j’avais fait une erreur.

III

Je me suis réveillé dans ton lit. C’était la première fois que je m’y retrouvais, j’ai regardé par la fenêtre, un pressentiment peut-être, tu y avais installé un verrou. « Mesure de précaution pour que ce genre d’incident n’arrive plus». J’avais peur que tu m’en veuilles, je me suis encore excusé, tu m’as dit qu’il n’en était rien que tu allais me le prouver.

Tu t’es allongé à côté de moi et tu m’as embrassé, tendrement. Tes lèvres étaient aussi douces que je me l’étais imaginé. Je n’avais jamais fait l’amour avec quelqu’un que je désirais, je m’étais un peu prostitué quand j’étais plus jeune, mais pas longtemps, je n’étais pas très à l’aise avec ça. Je découvrais des sensations encore inconnues, je tremblais et j’avais peur de mal faire les choses. Tu l’as senti et as décidé de prendre les choses en main. C’était… indescriptible, ton corps était si beau, je ne t’avais pas soupçonné si sensuelle, ton visage un peu carré te donnait un air froid. Mais là, dans ce lit avec moi, c’est comme si tu étais une autre personne. J’aurai évidemment préféré te découvrir dans d’autres circonstances mais c’est quelque chose dont j’avais tellement envie que j’ai vite fait abstraction.

Tu m’as ensuite serré dans tes bras et tu m’as demandé de t’excuser, tu n’avais pas eu le choix, il fallait que tu me punisses. Pour que je comprenne mon erreur et que je ne la commette plus. J’ai acquiescé sans dire un mot, j’étais un peu perdu, je n’étais pas sûr de comprendre ce qui se passait, ton comportement me laissait perplexe.

À partir de ce jour-là les choses ont évolué, pas vraiment dans le sens que j’aurais souhaité mais je ne pouvais rien te refuser. J’avais accepté de me soumettre à tes volontés, aussi saugrenues soient-elles. Désormais quand tu devais t’absenter tu m’attachais à un radiateur du salon, pas par méchanceté ou sadisme disais-tu, mais toujours dans l’optique de me protéger. Tu semblais réellement inquiète qu’il puisse m’arriver malheur. Et même si je trouvais cette situation abusive, j’acceptais, j’aimais cette idée que tu prennes soin de moi, moi qui avais toujours dû me débrouiller par moi-même, l’idée d’avoir un ange gardien me rassurait. Je ne comprenais pas ce que tu redoutais, qu’aurait-il pu m’arriver, je n’allais pas plus loin que le local poubelle sans ton accord, personne ne me voulait de mal mais en même temps je sentais que je pouvais te faire confiance.

À partir de ce jour-là on faisait régulièrement l’amour, à chaque fois j’avais l’impression de découvrir de nouvelles sensations, ça me paraissait irréel. Même si je ne savais pas quand ça allait se produire, j’appréciais ces moments charnels. Savoir ton corps nu contre le mien m’emplissait d’une chaleur que je n’avais jamais connue jusque-là. Ton dos, tes jambes, tes seins. J’avais sans cesse envie de les embrasser de les caresser, c’était devenu une vraie addiction, tout chez toi m’obsédait. Le goût de ta peau, ton parfum, tes soupirs de plaisir…

Ce n’était peut-être qu’une impression mais à ta manière d’agir on avait l’impression que tu ne me désirais pas. Tu prenais du plaisir mais je crois que tu n’aimais pas ça, quelquefois même j’avais l’impression que tu étais dégoûtée, tu me touchais à peine comme si tu te forçais. Tu n’étais pas obligé de coucher avec moi alors je me disais que si tu le faisais c’est que tu en avais envie, il n’y avait pas d’autre raison pour que tu agisses ainsi.

J’ai rapidement remarqué que ces moments d’intimité arrivaient quand tu avais été trop loin. Une insulte injustifiée, une gifle partie trop fort, des coups car mon travail n’était pas à la hauteur de tes attentes, c’est comme si tu te sentais coupable. Comme une manière de te faire pardonner et de justifier des actes que souvent je ne comprenais pas. Je ne savais jamais vraiment ce qui te décevait et je vivais dans une crainte constante de te décevoir. Tu ne perdais pas une occasion de me le faire savoir. Néanmoins j’appréciais ces moments et tu l’avais bien compris.

Un matin tu es venu me réveiller avec une fellation, je n’aimais pas ne pas être averti de ce genre de chose mais tu disais que je devais me laisser surprendre, ça mettait un peu de piquant dans la vie alors j’ai laissé faire. Je ne savais pas ce qui se passait mais on ne pouvait plus t’arrêter. On a fait l’amour trois fois, ça ne nous arrivait jamais, d’habitude dès que tu avais terminé tu m’envoyais prendre une douche car tu ne supportais pas que je sois souillé. Mais là tu n’as rien demandé, tu as même paru embêter quand j’ai demandé à y aller. En me savonnant j’ai remarqué sur mon bras, un pansement qui n’était pas là la veille quand je me suis couché. Très tôt d’ailleurs car j’étais anormalement fatigué ce qui n’était pas dans mes habitudes. Je n’avais vraiment aucun souvenir de m’être blessé, je l’ai délicatement soulevé et j’ai pu voir une petite entaille d’environ un centimètre de long. Je comprenais encore moins ce qui s’était passé mais j’ai préféré l’ignorer et faire comme si de rien était, je ne sais pas trop pourquoi en fait. J’avais sans doute peur que tu penses que je perdais la tête en oubliant ce genre de chose.

En sortant de la salle de bain je suis quasiment certain t’avoir vu vérifier que le pansement était encore à sa place mais je devais me faire des idées.

Je n’ai compris que des mois plus tard ce que c’était. Je ne soupçonnais pas que des gens, surtout toi, puissent agir de la sorte.

IV

Souvent je me posais la question de savoir si je n’étais pas plus heureux quand j’étais dans la rue.

Ce n’était pas simple tous les jours évidemment mais ici non plus. Dehors j’avais ma liberté, alors que là entre tes sauts d’humeurs et tes règles farfelues je me sentais un peu prisonnier. Mais mes sentiments pour toi étaient fort et tu disais en avoir pour moi alors ça m’aidait un peu à supporter la situation. Je n’avais aucune raison de remettre ta parole en doute. Je n’avais jamais connu ça avant je ne savais pas si c’était pareil pour les autres couples mais je trouvais cela étrange. Dehors je ne me pensais pas en danger, les seuls coups que je prenais venaient de toi. Mon torse était couvert de nouvelles cicatrices, brûlures de cigarettes, coupures en tous genres. Je savais gérer la douleur physique depuis longtemps elle ne me faisait presque plus rien.

Mais là, c’était différent, elle venait de toi, je ressentais une autre douleur que je ne soupçonnais pas jusque-là. Et celle-là je ne l’avais pas encore apprivoisé. Une partie de moi savait que j’avais enduré trop de choses jusque-là pour l’accepter encore. Mais je préférais me taire et me dire que ça irait, tu savais ce que tu faisais.

Tu disais que tu m’embellissais en faisant ça, tu posais ta marque sur moi pour que les gens sachent à qui j’appartenais. Mais quels gens ?! Je ne voyais personne, même lorsque tu recevais des amis je devais rester dans la cuisine ou dans ma chambre. Personne ne devait savoir que j’étais là. Au début je pensais tout simplement que tu ne voulais pas leur dire que tu avais quelqu’un dans ta vie. Ça soulevait des questions auxquelles tu ne voulais pas répondre. Tu t’épanchais très peu sur ta vie, avec tout le monde, je ne savais presque rien de toi. Au fil du temps je me suis mis à écouter vos conversations, discrètement, je ne sais pas comment tu aurais réagi si tu m’avais surpris. Ça avait l’air d’être des gens intelligents, intéressants.

J’avais envie de connaître tes amis, les gens que tu côtoyais, mais je ne devais pas en être digne, tu me disais le contraire, que j’étais trop bien pour eux. Mais tu ne répondais jamais quand je demandais en quoi tu disais que c’était comme ça. Alors je baissais la tête et je me taisais. La solitude me pesait véritablement, tu n’avais pas souvent envie de parler et même ça ne suffisait pas, je voulais faire de nouvelles connaissances.

Peut-être qu’au fond tu avais peur, peur que je parte avec une de ses nouvelles personnes, ou que je parle de la manière dont tu me traitais, mais je n’aurais rien dit je te le jure. Et j’aurais préféré mourir plutôt que partir. J’avais seulement besoin de faire des rencontres, d’avoir des discussions, sur tous les sujets, apprendre de nouvelles choses.

Je n’osais pas t’en parler, j’avais toujours cette crainte que tu me demandes de m’en aller je ne l’aurais pas supporté. Je n’étais pas apte à renoncer à toi. Même si une petite partie de moi se posait des questions sur le traitement que tu me réservais je demeurais aveugle devant les sentiments que j’éprouvais, j’excusais et j’acceptais tous tes comportements.

Tu pouvais me battre, me blesser, m’humilier je disais amen à tout, tendant l’autre joue lorsque tu le demandais. Je ne pouvais pas remettre tes paroles en cause. Je me demande ce que Mr Galite pensait de moi, lui qui m’avait toujours tant aidé j’avais promis de revenir le voir mais je n’en avais rien fait. Peut-être qu’il m’avait oublié, peut-être qu’il m’avait remplacé, il aimait aider les gens, je n’étais peut-être qu’un SDF de plus même si on se connaissait depuis longtemps je n’avais rien d’extraordinaire. Personne ne s’attachait à moi, personne n’avait à le faire d’ailleurs. Même si j’aurais aimé le considérer comme père.

J’avais quinze ans quand je suis arrivé devant son kiosque à journaux, je lui avais demandé si je pouvais rester quelques instants à l’abri, il pleuvait des cordes et j’étais frigorifié. Il avait accepté et m’avait même offert un café pour me réchauffer. J’avais discrètement feuilleté des magazines scientifiques. On avait un peu discuté, il avait rapidement compris ma situation, pas d’argent, pas de famille, pas de maison. Il voulait m’aider, il ne pouvait pas m’héberger son appartement était trop petit mais il me proposait de travailler pour lui ponctuellement et j’étais très bien payé. Il me donnait aussi les magazines qui m’intéressaient.

Je n’aurais jamais assez de gratitude pour le remercier, quatre ans que je le connaissais et je disparaissais comme un voleur. J’avais honte de moi. Comment pouvais-je être trop bien pour tes amis, des gens que je ne connaissais pas alors que j’étais incapable de montrer ma reconnaissance à la seule personne qui avait voulu prendre soin de moi. À part toi, si vraiment tu voulais prendre soin de moi. Je n’étais pas fier d’avoir ce genre de pensée mais vraiment je ne savais plus quoi faire ni penser. Tellement de questions sans réponse, tellement de questions que je n’osais pas poser. J’avais peur de tes réactions.

V

Et puis un mardi je me suis lancé, tant pis, qu’importe ce que tu allais dire. Il fallait que je sache, tu pouvais te moquer, au moins je ne serais plus comme un idiot à me faire des films.

« Est-ce-que je pourrais reprendre des études ? »

J’avais attendu au moins trois semaines avant de te poser la question. J’avais si peur que tu refuses, il y avait tellement de raison que tu aurais pu invoquer. J’avais préparé un argumentaire solide pour te contrer parce que pour moi c’était quasiment vital. Mais je ne pouvais plus me retenir, ça devenait obsessif. Je ne voulais plus rester chez toi à rien faire, les tâches ménagères ne prenaient pas tant de temps que cela et surtout j’avais envie, besoin d’évoluer.

Avant je ne m’en étais pas donné les moyens car je n’avais pas les capacités logistiques, je voulais plutôt me concentrer sur l’endroit où j’allais dormir, comment j’allais me débrouiller pour manger, je n’avais aucunement les moyens de m’inscrire à des cours. Toi tu pouvais me le permettre, au moins m’avancer les frais et je travaillerais à côté pour te rembourser. J’étais prêt à n’importe quoi.

Je voulais au moins décrocher mon bac, même si cela ne représentait pas grand-chose, c’était plus le côté symbolique que je voulais. Je ne savais pas si j’avais envie d’aller à la fac mais c’était la base d’obtenir mon baccalauréat. Je m’en sentais capable, ça ferait de moi une personne plus digne, je n’aurais plus honte de qui je suis ce serait une véritable revanche. J’espérais de tout mon cœur que tu accepterais. Je ne t’avais rien demandé jusque-là mais l’éducation était quelque chose de trop important pour moi pour que j’y résiste.

Tu n’as pas répondu tout de suite, tu m’as demandé quelle filière me plairait et si je voulais continuer après le lycée. Je ne savais pas si ta non-réponse était bon signe, j’étais si stressé. J’ai dit que oui je voulais continuer, je ne savais pas dans quel secteur précisément mais si j’en avais les moyens je crois  bien que oui, je voulais continuer.

Baccalauréat scientifique et ensuite peut être une licence de maths ou de physique. Si tu acceptais je donnerais le meilleur de moi-même pour te prouver que tu avais pris la bonne décision et que tu avais eu raison de me faire confiance. J’étudierai sans relâche pour avoir les meilleures notes possibles. Même si tu insistais pour que je suive un parcours littéraire j’accepterais, ces matières m’intéressaient moins que les matières scientifiques mais j’étais vraiment prêt à tout accepter. J’avais mémorisé la totalité des informations que j’avais pu lire ou entendre jusque-là, dès que j’avais un moment de libre je lisais des articles, je regardais des conférences. Tout ce qui pouvait me tomber sous la main je le consommais. C’était devenu le bol d’air auquel je n’avais plus droit. C’était peu mais ça m’allait.

Au bout de quelques heures tu as accepté, à plusieurs conditions. Je les aie acceptés avant même que tu les énonces. J’étais tellement heureux que tu m’offres cette chance. Je t’en serais éternellement reconnaissant.

Ce serait par correspondance, aller au lycée pour la première fois à dix-neuf ans n’était pas une bonne idée selon toi et c’est vrai que les adolescents que j’avais côtoyés jusque-là ne m’avaient pas laissé une très bonne impression. Je devais également avoir mon diplôme avec mention et le passer cette année, nous étions en février. C’était certes un peu juste mais je m’en sentais capable. Toi non mais je n’allais pas te laisser l’occasion de me punir pour ça. Tu prenais en charge tous les frais et tu ne voulais pas que je travaille en parallèle pour te rembourser, je devais me concentrer sur les études ; on verrait les questions d’argent plus tard.

Je me suis mis à genoux pour te remercier, c’était le plus beau cadeau que l’on ne m’ait jamais fait. J’allais te prouver que tu avais eu raison, j’aurais les meilleures notes possibles. C’était impensable pour moi de te décevoir, c’était une question d’honneur. De respect.

On est parti faire le nécessaire administratif pour l’inscription, j’avais trois mois pour rattraper quatre ans de cours mais je n’avais pas peur, je savais que j’en étais capable. J’ai serré les livres de cours contre moi jusqu’à ce qu’on rentre, j’avais des livres à moi. C’était la première fois que ça arrivait je ne voulais plus m’en séparer. Au magasin je ne savais plus où donner de la tête, tout ce savoir qui était là à disposition, je voulais tout lire tout savoir tout apprendre.

Dès la première nuit j’avais déjà lu plus de la moitié de mes nouveaux trésors, ce que je ressentais était indescriptible. Toutes ces informations c’était fou. Je les assimilais à une telle rapidité, je ne me savais pas capable de ça. J’avais toujours été bon élève mais je n’avais pas vraiment eu l’occasion de montrer l’étendue de mes « talents ». Ne pas avoir pu terminer le collège était l’un de mes plus grands regrets, je tenais enfin ma revanche.

VI

5 juillet 2017, mon destin était scellé. C’était le jour des résultats du bac, j’étais nerveux comme rarement  j’avais été. L’ensemble des épreuves c’était plutôt bien déroulé même si les langues étrangères m’avaient posé un peu plus de problèmes. Tu avais insisté pour que je choisisse allemand en première langue alors que je n’en savais rien jusque-là. Je restais confiant, les coefficients étaient faibles je pensais bien m’en sortir.

Il y avait beaucoup de gens devant le lycée, certains étaient venus entre amis, d’autre en famille. J’avais un petit coup au cœur que tu n’aies pas voulu m’accompagné mais cela ne faisait rien, tu avais sans doute mieux à faire. Je rentrerai en courant pour t’annoncer que j’avais réussi.

Je commençais à regarder les listes, sans mention, mention assez bien, bien, mon nom ne figurait pas sur les listes. J’ai pour être sûr vérifié les mentions très bien, je n’y étais évidemment pas. Sur la liste des recalés non plus. C’était étrange, j’ai été voir un des secrétaires du lycée qui m’a expliqué que comme j’étais candidat libre mes résultats se trouvaient au centre des examens. J’étais soulagé, ils ne m’avaient pas oublié, mais je ne savais toujours pas mes résultats.

J’ai emprunté un téléphone pour te prévenir de la situation et t’informer que je ne rentrerais pas de suite. C’est à peine si tu as répondu. Ça me rendait un peu triste de constater que tu t’en moquais. Pas une fois tu m’avais demandé comment c’étaient passés les épreuves, j’aurais bien aimé que ça t’intéresse. Pour une fois que j’avais quelque chose à raconter. Heureusement que pour me détendre un peu je parlais avec les autres candidats que je croisais pendant les épreuves.

Mais je ne m’attardais pas trop longtemps avec eux. Je n’étais pas très à l’aise avec les relations humaines et j’avais du travail à la maison. Tu avais longuement insisté sur le fait que les révisions et les épreuves ne devaient pas influer sur la gestion des tâches ménagère.

Arrivé au centre d’examen j’ai cru que j’avais rêvé ou qu’ils avaient fait une erreur. Mention très bien ! Jamais je n’aurais pu espérer un tel résultat. C’était incroyable, je me suis effondré en sanglots. Jamais je n’avais connu pareil bonheur, après tout ce que j’avais traversé.

J’avais enfin mon bac et avec mention. J’avais réfléchi à l’après pendant les épreuves et c’était quelque chose qui me tenait désormais à cœur, si j’en avais la possibilité je pourrais poursuivre mes études et peut-être un jour avoir un vrai métier.

Cette dernière pensée me fit frissonner. C’était la première fois que je songeais concrètement à partir. Mais je ne le pouvais pas, je ne le voulais pas. Je t’aimais et je n’avais pas envie de te laisser. Cette idée me paraissait tout à fait saugrenue et je culpabilisais de l’avoir envisagé. Après tout ce que tu avais fait pour moi je n’avais pas le droit de partir. C’était peut-être dû à l’euphorie mais je me suis promis de ne plus jamais avoir ce genre de pensées.

En sortant du centre une autre idée m’a traversé l’esprit, certes je devais rentrer directement mais… tu ne savais pas combien de temps il m’avait fallu pour y aller, ni combien de temps il me faudrait pour rentrer. J’avais un petit créneau de temps disponible et je comptais bien en profiter. J’avais bien le droit à un peu de liberté pour une fois.

Vu que toi tu semblais t’en moquer, j’allais partager cette information avec quelqu’un à qui ça ferait plaisir, s’il ne m’en voulait pas trop de ne pas être retourné le voir pendant tout ce temps. J’ai donc repris le RER en direction de gare du nord. J’ai couru jusqu’au kiosque tellement j’étais impatient de le revoir.

Monsieur Galite m’a semblé aussi surpris qu’ému en me voyant débarqué devant lui. « Désolé, je suis désolé ! J’ai mon bac ! Je m’en veux de pas pouvoir vous rendre visite » J’étais si heureux de le retrouver que tout se mélangeait dans ma tête. Il m’a pris dans ces bras et m’a chaleureusement félicité. Il m’a dit qu’il comprenait, que c’était normal à mon âge d’être occupé et qu’il fallait que je m’amuse enfin après toutes ces années de galère. J’ai dû faire une tête bizarre parce qu’il m’a demandé si tout allait bien, si j’étais heureux.

Je n’ai pas vraiment su quoi répondre et j’ai simplement haussé les épaules. Je ne savais pas trop, ce n’était pas comme je me l’étais imaginé mais c’était déjà ça. Nous étions amoureux et c’était le plus important.

Nous avons discuté quelques minutes, c’était si agréable d’échanger avec quelqu’un comme ça. C’était difficile à décrire mais je me sentais plus à l’aise avec lui qu’avec toi. Quelque chose était différent, je n’avais évidemment rien à te reprocher mais je sentais comme de la bienveillance de sa part.  Ça changeait du mépris qui m’était destiné habituellement.

Je ne voulais pas non plus mettre trop de temps à rentrer j’ai rapidement pris congé. Il m’a donné son numéro de téléphone en me disant d’appeler si jamais ça n’allait pas.

Il ne pouvait pourtant pas se douter de ce qui m’attendait.

VII

Quand je suis rentré j’ai tout de suite su que ce ne serait pas si simple.

À peine avais-je mis un pied dans l’entrée que tu me demandais comment se portait Monsieur Galite. J’ai bafouillé une suite de sons sans aucun sens en rougissant. Tu as exigé des explications que je t’ai fournies, cherchant mes mots et n’osant pas te regarder en face. Je n’ai même pas eu le courage de te demander comment tu avais su que j’étais passé le voir.

Je me sentais si honteux. De t’avoir désobéi et m’être fait attraper. Je savais que ce n’était pas lui qui t’avait téléphoné pour te le dire, je ne le pensais pas capable de ça et puis il ne semblait pas t’apprécier. C’était forcément autre chose.

Tu m’as traité de tous les noms en me forçant à te regarder dans les yeux ; je devais lutter pour ne pas pleurer, devant toi ça a eu été indigne, de plus je devais assumer ma faute. Je me suis instinctivement protégé le visage quand tu as commencé à me frapper, ce qui ne t’a évidemment pas plu. Tu m’as trainé dans la chambre, m’attachant les mains dans le dos avant de me jeter sur le lit pour continuer à me frapper.

C’en était trop je ne parvenais plus à retenir mes larmes, je ne cessais de répéter que j’étais désolé. Pour me faire taire tu as écrasé la cigarette que tu venais d’allumer sur ma langue. La douleur était insoutenable j’ai cru que j’allais m’évanouir.

Quand tu as été fatigué de me frapper tu m’as craché au visage avant de t’asseoir sur le fauteuil pour me regarder gémir de douleur, recroqueviller sur moi-même. Je ne comprenais pas pourquoi tu agissais de la sorte avec moi, dans le fond je n’avais rien fait de mal. Je voulais comprendre même si je me disais que tu avais sans doute tes raisons d’agir comme ça et que je devais me laisser faire.

Je n’étais pas parfait loin de là mais je faisais au mieux pour te plaire et te satisfaire. Rassemblant mes forces je t’ai demandé comment tu avais su. Tu as rigolé et t’es approché de moi, j’ai couiné de peur, je ne voulais pas que ça recommence.

Tu m’as détaché les mains et as appuyé sur une partie précise de mon avant-bras droit et j’ai tout de suite compris. Mais ce que tu m’as expliqué m’a encore plus glacé le sang. Tu m’avais fait pucer, comme un animal. C’était ça le coup du pansement dont je n’avais aucun souvenir, tu avais mis des calmants dans mon verre pour que je dorme rapidement et tu m’avais ensuite injecté un somnifère pour être sûre de ton coup. Tu voulais être certaine que je ne puisse pas t’échapper, même si je décidais de partir tu saurais me retrouver.

Un de tes amis t’avait fourni cette puce GPS, le genre qu’on voit dans les films, qu’on cache normalement dans une mallette ou une voiture, pas dans un être humain, il n’y avait même pas de preuve que cela soit entièrement sans risque.

Mais tu as dit qu’il fallait bien tenter de nouvelles expériences sans ça on ne saurait jamais si c’était dangereux. Tu m’aimais trop pour te passer de moi. Entendre ces mots me faisait tellement de bien, comment avais-je pu douter un seul instant de tes sentiments. Pardon mille fois pardon je ne recommencerai plus. Je serais digne de ta confiance et de partager ta vie. Tu n’aurais plus à avoir honte de moi je m’en faisais le serment.

Tu as glissé un cachet sous ma langue pour lutter contre la douleur. Tu reconnaissais avoir été un peu violente mais tu n’avais pas eu le choix, je n’aurais jamais compris sinon. J’ai murmuré que je te remerciais et que j’avais mon bac, mention très bien. Tu t’es allongé contre moi, m’as doucement embrassé et tu as murmuré que tu étais fière de moi. Je ne pouvais vraiment être qu’heureux avec toi.

Je ne sais pas exactement quel type de cachet tu m’as donné mais je me suis endormi très rapidement. Et pour longtemps. Je ne me sentais pas très bien à mon réveil, mon sommeil avait été peuplé de cauchemars sur mon ancienne vie, mes joues étaient encore humides j’avais dû pleurer. Et puis j’étais nu, alors que je suis sûr de m’être endormi habillé. J’ai aussi constaté de nouvelles traces de coups qui n’étaient pas là avant que je dorme. Tu avais vraiment profité de mon sommeil pour à nouveau me passer à tabac ? C’était pour ça le cachet, pas contre la douleur, pour que je ne me rende compte de rien !

J’étais vraiment confus, rien n’avait de sens. Tes mots, tes actes, tout se mélangeait dans ma tête, j’avais du mal à comprendre, et la douleur qui se réveillait n’arrangeait rien. Le creux de mon bras me faisait mal, il avait comme une trace d’injection. J’ai voulu me lever mais ma tête tournait trop, je me suis évanoui.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s